Tour alpin des Ailefroides : 4 jours entre alpinisme « facile » et randonnée glaciaire

Quatre jours entre émerveillement, doutes et glaciers

Nous voilà, Lucie, ma binôme de cordée, et moi-même parties pour quatre jours d’aventure au cœur du massif des Écrins.

Au programme : le tour alpin des Ailefroides, avec le franchissement de deux cols alpins à plus de 3 000 mètres d’altitude : le Col du Sélé et le Col de la Temple. Et, si la forme est au rendez-vous, un petit bonus avec l’ascension du Pic Coolidge.

Sur le papier, l’itinéraire ne présente pas de grosses difficultés techniques. Le vrai défi réside plutôt dans l’engagement, les longues étapes et le dénivelé. Il va falloir être endurantes.

Enfin… ça, c’est le programme.

Réponse dans quatre jours.


Après plus de quatre heures de route, ponctuées d’un passage par le mythique col du Galibier où quelques marmottes semblent avoir décidé de tester les réflexes des automobilistes, nous arrivons enfin à Ailefroide.

Quel plaisir de revenir ici. L’ambiance est toujours aussi paisible. Ça sent les vacances.

Nous laissons la voiture au Pré de Madame Carle avant de tenter notre chance en stop jusqu’au village d’Ailefroide. À 11 heures, les voitures se font rares dans ce sens-là. Il faut donc assumer un petit forcing à la sortie du camping… et ça fonctionne !

À 11 h 30, nous entamons la montée vers le refuge du Sélé.

Le soleil tape déjà fort et les sacs sont bien plus lourds que prévu. Il faut dire que nous avons chacune embarqué notre appareil photo, et qu’à choisir entre légèreté et confort, nous avons opté pour la deuxième option : chaussures de trail aux pieds, grosses chaussures d’alpinisme dans le sac… entre autres.

Près de 1 000 mètres de dénivelé positif nous attendent.

Lucie n’est pas dans sa meilleure forme. Elle sort tout juste d’une angine, souffre encore d’une oreille et supporte difficilement la chaleur. Je lui conseille de prendre de l’ibuprofène… sauf qu’elle n’a emporté que du Doliprane.

Nous voilà donc à demander de l’ibuprofène aux randonneurs que nous croisons en descendant. 🤭

Malgré la chaleur et une montée qui devient franchement raide sur la fin, le paysage finit par nous faire oublier les jambes lourdes. Les glaciers apparaissent, les sommets se rapprochent, et chaque virage donne envie de s’arrêter quelques secondes pour admirer.

En chemin, nous croisons une personne victime d’une insolation. On apprend même que les secours sont déjà intervenus deux fois dans la journée. Avec ces températures, la montagne rappelle vite qu’elle ne pardonne pas les imprudences.

Nous arrivons finalement au refuge du Sélé en fin d’après-midi.

Le luxe absolu : une douche chaude chauffée par le soleil.

Le repas est végétarien pour tout le monde, très bon, mais un peu léger pour nos estomacs sur pattes. Nous profitons tout de même de la soirée pour sortir les appareils photo… enfin, « profiter » est un bien grand mot.

Le réveil est programmé à 3 heures.

Autant dire que nous ne tardons pas à rejoindre nos lits. En espérant que, d’ici demain, l’état de santé des troupes se soit un peu amélioré.


Jour 2 sur le Tour Alpin des Ailefroides : de l’alpinisme « facile » finalement pas si facile !

2 h 50.

La porte s’ouvre dans le dortoir. : « Petit-déjeuner ! »

La nuit a été franchement chaotique. Il a fait une chaleur étouffante et, soyons honnêtes, se lever à cette heure-là devrait être interdit. 🤭

Lucie semble aller un peu mieux, même si la fatigue et la crève sont toujours bien présentes. À cette heure-ci, difficile d’avaler quoi que ce soit, mais la journée qui nous attend s’annonce longue : entre dix et douze heures de marche. Il va falloir faire le plein d’énergie.

À 4 heures pétantes, nous quittons le refuge. Chapati, le chat du refuge, décide de nous accompagner pendant les premiers mètres avant de faire demi-tour. Le sentier est plongé dans le noir complet. Heureusement, il est bien cairné, ce qui nous permet d’avancer sereinement malgré notre état de semi-éveil. Puis, petit à petit, les premières lueurs apparaissent. Comme souvent en montagne, la fatigue laisse soudain place à l’émerveillement. Le paysage se dévoile progressivement et nous découvrons enfin le glacier.

Notre premier objectif est devant nous. Vu d’ici, rien de bien impressionnant : un glacier encore en bonnes conditions, des crevasses largement bouchées et un petit passage rocheux qui semble relativement simple. Nous avançons tranquillement, prenant le temps de faire quelques photos… et même une pause pique-nique à 7 heures du matin. Oui, chacun ses horaires.

Vers 8 heures, nous atteignons le col du Sélé. Une corde fixe facilite les derniers mètres. Lucie arrive la première au sommet.

Je l’entends simplement dire :

— Ambiance…

Tout est dit.

Lorsque je la rejoins quelques instants plus tard, je comprends immédiatement. Le décor a complètement changé. Fini les grandes pentes enneigées baignées de lumière. De l’autre côté, le glacier de la Pilatte paraît loin, très bas, plongé dans l’ombre. La descente qui nous attend est raide, austère et semble composée uniquement de cailloux instables. Heureusement, quelques cairns et de discrètes marques bleues nous guident.

Ni l’une ni l’autre ne fanfaronnons vraiment.

Nous descendons prudemment, sans erreur d’itinéraire, jusqu’à retrouver rapidement la neige. Nous soufflons un peu.

« Ça y est… le plus dur est derrière nous », pense-t-on. Si seulement nous avions su…

Jour 2 – Là où tout aurait pu s’arrêter dans les Écrins (drama 👸🏽)

L’objectif est désormais simple : descendre le glacier de la Pilatte jusqu’au refuge du même nom, puis récupérer le sentier qui doit nous conduire au refuge du Carrelet, où nous passerons la nuit.

Enfin… simple sur le papier.

Depuis le col, le glacier semblait presque plat. Une illusion d’optique.

En réalité, il nous reste une longue descente avant d’atteindre le replat. La neige accroche bien, ce qui nous permet d’avancer à bon rythme en slalomant entre les crevasses et les barres rocheuses.

Au loin, nous apercevons l’ancien refuge de la Pilatte, fermé depuis plusieurs années en raison des risques d’éboulement. Il paraît perché au milieu des rochers.

Notre mission est claire : trouver le passage qui permet de rejoindre le refuge, puis le sentier.

Dans nos têtes, la journée est presque derrière nous.

Mais vers midi, tout bascule. Nous arrivons à l’endroit où nous pensons trouver ce fameux passage. Rien. Nous relisons le topo.

Une fois.

Puis deux.

Puis trois.

Rien ne correspond.

Nous commençons à parcourir la moraine dans tous les sens, à la recherche des marques rouges mentionnées dans le guide.

Rien.

Nous descendons un peu. Puis nous remontons. Nous refaisons les mêmes allers-retours. Toujours rien. Chaque itinéraire qui semble prometteur finit par s’arrêter devant un ressaut rocheux ou une pente beaucoup trop instable.

À force de chercher, je finis par apercevoir des cordes fixes et quelques marques rouges au beau milieu de la paroi. « Ça y est ! » Le soulagement dure… dix secondes. Comment est-on censées atteindre cet endroit ? Entre nous et ces cordes se dresse un mur raide, délité, où aucune de nous deux n’a envie de poser un pied. Pourtant, nous avons bien vu deux alpinistes descendre ce glacier dans la matinée.

Ils ont forcément trouvé un passage. Mais lequel ? Nous recommençons à chercher. Encore. Le soleil cogne de plus en plus fort. Les sacs deviennent lourds. Chaque montée dans cette moraine instable nous épuise un peu plus. Petit à petit, une sensation désagréable s’installe.

Ne pas céder à la panique …

Nous sommes seules.

Depuis le col du Sélé, nous n’avons croisé absolument personne. Pas de réseau. Pas de sentier. Pas de traces.

Juste nous, ce glacier immense et cette impression de tourner en rond. Nous envisageons alors une autre option : redescendre entièrement le glacier jusqu’au fond de la vallée. Mais, sur la carte, plusieurs barres rocheuses nous inquiètent. Nos topos ne disent rien de cette possibilité.

Impossible de savoir si c’est une bonne idée. Pour la première fois depuis le début du séjour, nous sommes réellement dans l’incertitude.

Lucie, qui commence sérieusement à fatiguer, lâche finalement :

Je veux pas mourir ici … (“tu sais, je mange 3x/jour”)

Quelques minutes plus tard, elle propose d’appeler les secours. J’essaie alors d’utiliser la connexion satellite de mon téléphone.

Échec.

Au même moment, j’aperçois deux minuscules silhouettes tout en haut du glacier. Nous décidons d’attendre. Si elles descendent dans notre direction, elles pourront peut-être nous renseigner sinon nous aviserons. Les deux heures qui suivent sont probablement les plus longues du séjour. Assises sur deux gros rochers, nous réfléchissons à toutes les options possibles. Étrangement, plus nous parlons, plus les choses deviennent rationnelles.

Non, nous n’allons pas mourir.

Nous avons largement assez d’eau, de quoi manger, nos couvertures de survie, une météo stable et surtout, le refuge du Carrelet finira forcément par donner l’alerte si nous n’arrivons pas avant la nuit. Au pire, nous passerons une nuit inconfortable ici. Puis, au lever du jour, nous remonterons le col du Sélé par notre itinéraire de montée. Ce ne serait pas la journée rêvée… Mais nous avons un plan. Et, parfois, avoir un plan suffit à faire redescendre la pression.

Enfin, les deux silhouettes arrivent à notre hauteur.

Un couple d’alpinistes du coin, de retour d’une longue course aux Bans. Nous leur expliquons notre situation. Leur réponse tombe immédiatement. Le refuge de la Pilatte n’est plus accessible par là. Il faut continuer à descendre le glacier. Le nouveau passage est cairné. Nous nous regardons, mi-soulagées, mi-incrédules. Nous savions que le refuge était fermé.

En revanche, nos topos mentionnaient encore un passage par l’ancien itinéraire. Même l’application Whympr indiquait toujours un sentier au-dessus du refuge. Il y avait forcément quelque chose qui n’était plus à jour. Nous ne nous étions pas complètement trompées. Mais nous n’avions tout simplement pas les bonnes informations. Le soulagement est immense. Nous repartons. La descente du glacier est interminable. Mes genoux protestent à chaque pas. Ma cheville commence à tirer. Mais peu importe. Nous savons enfin où aller. Et cette seule certitude change tout.

En retrouvant la rivière puis un véritable sentier, je ressens un bonheur presque disproportionné.

Je ne peux pas dire que j’ai eu peur. À aucun moment nous n’avons pris une décision qui nous mettait réellement en danger. En revanche, c’est la première fois que je me suis sentie véritablement… perdue.

Sans réponse.

Sans réseau.

Sans possibilité de demander confirmation à quelqu’un.

Et cette sensation est difficile à gérer. Je réalise surtout une chose. Heureusement que nous étions deux. Nous étions d’accord sur les décisions à prendre. Aucune précipitation. Aucun choix risqué. Simplement deux personnes qui cherchaient à comprendre.

Et, ce jour-là, ça a fait toute la différence. Nous atteignons finalement le refuge du Carrelet vers 19 heures. Quinze heures après avoir quitté le refuge du Sélé. Les gardiens nous accueillent avec le sourire. Ils s’apprêtaient justement à appeler les secours. Autant dire que nous arrivons au bon moment. Nous sommes les seules clientes du refuge. Après une telle journée, ce calme a quelque chose d’irréel. Les assiettes sont généreuses. Deux énormes cuisses de poulet disparaissent en un temps record.

Je crois n’avoir jamais autant apprécié un repas. En me couchant ce soir-là, j’ai l’impression d’avoir vécu une semaine entière en une seule journée.

Une chose est certaine : le Pic Coolidge ne sera pas au programme. Et si, demain matin, ni la forme ni l’envie ne sont revenues, nous rentrerons directement à Ailefroide.

Après tout, nous avons déjà largement eu notre dose d’aventure.

Jour 3 – Retrouver le plaisir de marcher sur le tour alpin des Ailefroides dans les Écrins

À 21 heures, nous nous endormons en une dizaine de secondes.

Le lendemain matin, c’est le réveil de… 8 h 15 qui nous tire du lit. Un vrai luxe. Nous avions simplement besoin de dormir. Beaucoup dormir. Et surtout de manger.

Le refuge du Carrelet restera probablement comme notre refuge salvateur. Les gardiens sont adorables, la vue est magnifique et les assiettes généreuses. J’y retournerai peut-être un jour, ne serait-ce que pour leurs pâtes maison au pesto à l’ail des ours.

Après la journée que nous venons de vivre, ce refuge avait presque des airs de petit paradis.

Cette troisième journée s’annonce bien différente. Aujourd’hui, pas de réveil en pleine nuit ni de longue étape interminable. Nous allons enfin pouvoir prendre notre temps. Nous quittons tranquillement le refuge, nos sacs un peu plus légers et l’esprit beaucoup plus serein.

Direction le refuge Temple-Écrins. En à peine deux heures de marche, nous y sommes déjà. Le refuge est superbe. Tout neuf, lumineux, avec une immense terrasse face aux montagnes. Cette fois, nous avons le temps de profiter du paysage, de nous balader autour du refuge et, surtout… de souffler.

À midi, nous déballons nos pique-niques, déjà très copieux. Malgré tout, nous commandons une omelette à partager. Après une telle journée la veille, toutes les excuses sont bonnes pour manger davantage.

En discutant avec la gardienne, elle comprend rapidement que nous sommes « les deux filles perdues sur le glacier ». Elle nous explique alors ce qui nous manquait.

Les anciennes échelles permettant de rejoindre le refuge de la Pilatte ont été retirées l’année précédente. Depuis, quasiment plus personne n’emprunte cet itinéraire. Il y a encore quelques années, ce tour alpin était relativement fréquenté. Aujourd’hui, c’est une autre histoire.

Les glaciers ont énormément évolué et cette étape est devenue bien plus longue et complexe qu’auparavant. Cette explication nous rassure.

Bien sûr, notre préparation n’était pas parfaite. Avec davantage de recherches, nous aurions probablement trouvé ces informations. Mais nous comprenons aussi que notre incompréhension ne venait pas uniquement de nous. Une partie des informations que nous avions consultées n’était tout simplement plus d’actualité. Cela remet beaucoup de choses en perspective.

Au refuge, nous faisons également la connaissance d’un retraité passionné de montagne. En lui racontant notre itinéraire, il regarde les cartes. Il observe quelques instants notre parcours. Puis relève la tête.

— Eh bien… c’est un sacré morceau, votre affaire.

Il répétera cette phrase plusieurs fois dans l’après-midi. Nous échangeons un regard avec Lucie. Pour la première fois depuis le début du séjour, nous réalisons vraiment ce que nous venons d’accomplir.

Nous étions parties en pensant faire un « petit tour alpin plutôt facile ».

Avec le recul… Pas tant que ça.

L’après-midi s’écoule doucement. Nous passons de longs moments assises face aux paysages et au glacier de la Pilatte. Difficile de ne pas penser à leur avenir. Partout autour de nous, la montagne porte les marques de son évolution : glaciers qui reculent, moraines qui s’étendent, passages qui disparaissent.

Cette aventure nous rappelle à quel point ces itinéraires changent vite et combien il est devenu indispensable de vérifier les informations les plus récentes avant de partir.

Le soir, le refuge se remplit peu à peu. La majorité des alpinistes présents partiront tenter le Pic Coolidge dès l’aube.

Nous, ce sera une autre aventure, nous descendrons vers le glacier Noir. La gardienne prend le temps de nous expliquer les passages délicats de l’itinéraire. Après la veille, ces conseils sont précieux.

Pour la première fois depuis longtemps, je me couche sereine. Le réveil sonnera à 3 h 30.

Une dernière grosse journée nous attend.


Jour 4 – Jusqu’au bout on en bave dans les Écrins sur le tour alpin des Ailefroides

Nous quittons le refuge à la frontale, entourées des autres cordées qui partent tenter le Pic Coolidge et nous, nous prendrons une autre direction, celle du glacier Noir. Nous trouvons rapidement notre rythme. Le sentier est bien tracé, bien cairné. Après la veille, ce simple détail nous procure un sentiment de confort presque inattendu.

Petit à petit, la montagne s’éveille. Les premières lueurs viennent colorer les sommets. Je crois que c’est l’une des raisons pour lesquelles j’aime autant l’alpinisme. Se lever au milieu de la nuit est toujours un supplice, mais ces instants où le soleil apparaît lentement derrière les montagnes valent largement le manque de sommeil.

Le monde semble suspendu. Nous avançons tranquillement. Les autres cordées nous dépassent les unes après les autres. Comme souvent. Mais nous avons nos priorités. Tous les dix minutes, ou presque, l’une de nous sort son appareil photo. À quoi bon aller vite dans un décor pareil ?

Lorsque nous atteignons le moment de chausser les crampons, nous retrouvons rapidement nos automatismes. Il y a quelques semaines encore, ces petits gestes nous demandaient beaucoup de temps. Aujourd’hui, tout s’enchaîne naturellement. Sans même nous en rendre compte, nous avons progressé. La montée se déroule sans difficulté particulière.

Au col, nous prenons quelques minutes pour profiter du panorama. Nous distinguons déjà la suite de notre itinéraire. À première vue, il paraît bien moins impressionnant que le col du Sélé. Un immense « ouf » silencieux s’échange entre nous. Nous pensions en avoir terminé avec les grosses émotions.

Nous nous trompions encore. La descente débute sur une large épaule avant de rejoindre un couloir plus raide et plus délité. Nous avançons lentement. Pas question de relâcher notre vigilance maintenant. Les derniers mètres avant de retrouver le glacier sont probablement ceux que j’appréhende le plus. Une pente sèche, raide et glissante. Exactement le genre de terrain que je déteste.

Je prends mon temps. Respire. Un pas après l’autre. Et, finalement… Ça passe. Je réalise alors quelque chose. Quelques mois plus tôt, je me serais probablement laissée envahir par la peur.

Cette fois, non. Je reste concentrée. Je réfléchis. J’avance. Sans doute l’un des plus beaux progrès de ces dernières années.

Une fois sur le glacier, nous croisons deux alpinistes. Nous échangeons quelques mots. Lorsque nous leur racontons notre itinéraire des derniers jours, ils ouvrent de grands yeux.

— Vous êtes passées par le glacier de la Pilatte ?

Apparemment, ce n’est plus vraiment un itinéraire que les gens empruntent. Une nouvelle fois, nous réalisons que cette aventure était sans doute plus engagée que nous ne l’avions imaginé.

Les deux alpinistes nous rassurent sur la suite.

— Maintenant, c’est que du plaisir.

Je souris encore en repensant à cette phrase. Parce que, manifestement, nous n’avons pas tous la même définition du plaisir.


Une fin interminable !

Nous repartons. Et, cette fois, nous faisons une erreur.

Une petite. Mais suffisante pour nous rappeler qu’en montagne, il ne faut jamais se déconcentrer. Confiantes après cette discussion, nous repartons sans vraiment étudier la carte. Au talent. Un talent qui s’arrête net lorsque nous nous retrouvons au milieu d’une zone beaucoup plus crevassée que prévu. Les ponts de neige deviennent nombreux. Le soleil commence déjà à réchauffer le glacier. Cette fois, il ne faut pas traîner. Nous faisons demi-tour. Cherchons une trajectoire plus sûre. Encore une montée d’adrénaline.

Décidément, cette traversée ne nous laissera aucun répit. Puis vient le glacier Noir. Ou plutôt… Ce qu’il en reste. Pendant des kilomètres, nous marchons sur un immense chaos de pierres. À plusieurs reprises, nous ne nous arrêtons pas parce que le paysage est beau mais parce qu’il est difficile à regarder.

Les glaciers meurent sous nos yeux. Le glacier noir est devenu une immense moraine, un champ de blocs, de poussière et de glace cachée sous les cailloux.

Durant ces quatre jours, nous avons pris de plein fouet la réalité du recul des glaciers. Marcher ici est épuisant. Chaque pas demande de l’attention.

Il faut constamment chercher le meilleur passage. Éviter les zones instables. Repérer les névés encore présents. Parfois, ils nous facilitent la progression. Parfois, ils nous obligent à traverser des pentes suffisamment raides pour nous rappeler que la journée est loin d’être terminée.

Le soleil tape. Nous sommes couvertes de la tête aux pieds. À force de marcher dans cet univers minéral, nous ressemblons davantage à deux exploratrices du désert qu’à des alpinistes.

Nous croisons encore deux alpinistes. Ils semblent étonnés lorsque nous racontons notre itinéraire. Je crois qu’avec nos têtes fatiguées, nos sacs énormes et notre vernis à ongles écaillé, nous ne donnions pas vraiment l’image de deux personnes venues traverser ce genre de terrain.

Les heures passent. Nous avons l’impression de ne jamais approcher de la sortie du glacier. Chaque fois que nous pensons apercevoir la fin… Un nouveau chaos rocheux apparaît. Puis une nouvelle pente.

Puis un nouvel obstacle.

L’usure mentale devient presque plus difficile que l’effort physique.

Et puis, enfin. Au loin. Un vrai sentier.

Quelques dizaines de mètres seulement. Nous grimpons une dernière pente. Posons les sacs.

Nous nous asseyons.

Sans dire un mot.

Cette fois…

C’est terminé.


Ce que cette aventure nous laisse

Avec un peu de recul, je crois que ces quatre jours auront été parmi les plus exigeants mentalement que j’aie vécus en montagne : 

Pas parce que nous avons eu peur. Pas parce que nous avons pris des risques inconsidérés. Mais parce que nous avons dû accepter de ne plus avoir toutes les réponses.

Être seules. Sans réseau, sans traces, sans personne à qui demander : « Est-ce que c’est bien par là ? »

La montagne nous oblige parfois à prendre des décisions avec les seules informations dont nous disposons. Et il faut accepter qu’elles soient imparfaites. Nous avons eu la chance d’être deux.

Deux à réfléchir, deux à douter, deux à garder suffisamment de lucidité pour ne jamais céder à la précipitation.

Je crois que c’est ce dont je suis la plus fière. Nous ne sommes pas revenues en ayant « vaincu » une montagne. En revanche, nous sommes revenues plus sereines. Plus autonomes et plus confiantes dans notre capacité à lire un terrain, à prendre des décisions et à rester calmes lorsque tout ne se déroule pas comme prévu.

Je ne recommanderais pas aujourd’hui cet itinéraire dans les conditions que nous avons rencontrées. Les glaciers de la Pilatte et Noir sont devenus particulièrement pénibles à parcourir et demandent une vraie expérience du terrain glaciaire et de l’orientation. Il existe de magnifiques itinéraires d’itinérance alpine, notamment autour du massif du Mont-Blanc, qui sont aujourd’hui plus adaptés à des personnes découvrant ce type de terrain.

En revanche, je ne regrette absolument pas d’avoir vécu cette aventure parce qu’elle m’a rappelé une chose essentielle : 

En montagne, tout ne se passe pas toujours comme prévu et c’est peut-être aussi pour cela qu’on y retourne.

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